Sièges et destruction de La Mothe (3)

Publié le par Karolvs

Le siège de 1634
Deuxième partie
 

 

 

§ 7. Vaine attente


Tout allait mal pour les assiégés. En vain, dirigeaient-ils au loin leurs regards, dans l'attente que le duc de Lorraine viendra avec une armée. Deux fois on députa au prince un envoyé avec lettre chiffrée pour le presser de réaliser sa promesse. Le premier courrier put remettre à Charles IV la lettre dont il était porteur, mais à son retour, il fut pris par l'ennemi. Le second fut plus audacieux et plus heureux. Après avoir feint de travailler comme ouvrier aux tranchées faites par les Français, il put, grâce à cet artifice, rentrer en ville et rapporter la réponse du prince. Charles y disait, en effet, qu'il avait le pied à l'étrier et qu'il allait arriver. De fait, il avait réuni une petite armée d'environ trois mille hommes commandés par le comte de Salm et le baron de Mercy. Mais le Rhingrave Othon, qui commandait dans Haguenau, pour le roi de Suède, confédéré et ami de la France, ayant eu avis de ce secours, amassa ce qu'il put de soldats et alla s'embusquer dans un défilé, où il savait que les troupes lorraines devaient passer. Les ayant prises à l'improviste, il les défit et emmena prisonniers le comte de Salm, le baron de Mercy et le marquis de Bassompierre. Les assiégés ne connurent pas cette défaite et continuèrent à conserver l'espoir d'un prompt secours. Hélas ! ce fut en vain !

   

§ 8. Mort de M. de Choiseul d'Ische

 


Puis un malheur plus grand encore vint fondre sur la ville et sur ses défenseurs. M. de Choiseul d'Ische, le gouverneur, est frappé pendant que, jour et nuit, il se multipliait pour soutenir le courage de tous. Le 21 juin, en effet, M. d'Ische venait de visiter les corps de garde, que commandait Stainville sur le retranchement, accompagné de son frère le capucin, frère Eustache ; il traversait le pont qui joignait le retranchement à la ville, lorsqu'un éclat d'obus le frappe en plein ventre et répand à terre ses entrailles ; il tombe mort en s'écriant : "Mon frère, retenez-moi, je meurs, Jésus, Marie". C'est la batterie du colonel Hébron qui avait dirigé ce coup néfaste.

 

Dire le trouble, l'épouvante et le chagrin que jeta dans toute la ville cet événement désastreux, serait chose difficile. D'abord, on fit tout pour consoler la veuve infortunée, pour arrêter les manifestations de douleur trop bruyantes, et pour cacher à l'ennemi un malheur dont il n'aurait pas manqué de profiter.

 

Ensuite, on songea aux honneurs à rendre à l'illustre défunt et il fut arrêté que les pleurs cesseraient dans les rues aussi bien que sur les remparts, "crainte de donner connaissance de notre mal à l'ennemi". Le corps fut porté par deux capitaines de la bourgeoisie et deux avocats en l'église des filles de la Congrégation de Notre Dame, où il fut inhumé. Les obsèques se firent, sans grand bruit, et encore, eut-on soin de fermer par des rideaux les fausses rues qui regardaient Chatillon et Roches. Si on parvint à étouffer les cris et les plaintes publics, on ne put retenir les ruisseaux de larmes qui inondèrent toute la cité.

   

§ 9. M. Sarrasin de Germainvilliers

 


Le lieutenant-général, M. Duboys de Riocour, tout en faisant rendre au grand gouverneur les devoirs de la reconnaissance, ne devait pas oublier ce que réclamait le salut du peuple et de la cité. Il s'empresse d'assembler dans le palais du gouverneur l'élite de l'armée et de la bourgeoisie, ce qu'on appellerait aujourd'hui l'étatmajor. Alors on ouvre le coffre de fer où se trouvaient les ordres secrets de Son Altesse et qui était confié à M. d'Ische, gouverneur de La Mothe. C'est dans cette réunion qu'il fut établi que la raison aussi bien que la volonté de Son Altesse désignaient M. Sarrasin de Germainvilliers pour succéder à M. d'Ische. Ce choix ne plut qu'à demi à la bourgeoisie et au peuple. M. de Germainvilliers passait pour être trop autoritaire. "Beaucoup appréhendaient ses commandements. On eut volontiers fait choix de quelqu'autre personne, qui eut témoigné de moins belles paroles et de plus d'affection."

 

Le nouveau gouverneur et commandant ne pouvait ignorer ces appréhensions et ces protestations ; aussi s'empressa-t-il par une administration sage et libérale d'en montrer l'inanité. Ses premiers actes firent tomber tous les préjugés. Sur ses ordres on ouvrit les magasins à provisions pour les plus nécessiteux, les caves publiques et princières pour les malades et les travailleurs. Aussi, tous les courages se ranimèrent, et c'était partout, chez les hommes comme chez les femmes, à qui montrerait le plus de générosité, de courage et de dévouement.

 


§ 10. Les progrès de l'attaque

 


Malheureusement, comme il est facile de le comprendre, tout manquait pour aider ces volontés si déterminées. L'eau devenait rare à la suite de la sécheresse extraordinaire ; les provisions diminuaient, l'argent manquait et les rangs des défenseurs s'éclaircissaient. Que restait-il, en effet, au commencement de juillet, quand M. Sarrasin de Germainvilliers prit le pouvoir et le commandement ? "Le nombre des bourgeois capables d'aller à la bataille ne dépassait pas cent vingt ; ils étaient divisés en quatre compagnies. Les élus, renforts et soldats de fortune pouvaient former le même nombre, et le reste de la vieille garnison avec les capitaines et les volontaires faisaient une compagnie de cent hommes."

 

Voilà la petite poignée de braves qui, pendant cinq mois, tient tête à une armée formidable et capable de se renouveler chaque jour. Véritables héros, non seulement ils se défendaient comme la troupe de Gédéon, mais ils étaient encore assez courageux pour tenter des sorties. Le jour de la St-Pierre (29 juin), M. de Germainvilliers voulut en commander une qui eut un plein succès. Et du haut de leurs remparts, voyant que l'ennemi approchait, les combattants ne ménageaient ni la poudre, ni les pierres.

 

Frère Eustache était sur la brèche ; par scrupule, parce qu'il était capucin, il ne voulait pas se servir de l'épée ou du mousquet ; il luttait en jetant du haut des murs des pierres sur les assiégeants. On assure, qu'en moins de six heures, il en jeta plus de six chariots sur le régiment de Tonneins. Il reçut une blessure au bras gauche.

 

On cite parmi les victimes, le comte de Noailles qui, en suivant la tranchée, s'était approché du bastion Sainte-Barbe et fut tué avec un grand nombre de ses soldats .

 

Néanmoins les tranchées avançaient, elles touchaient même aux derniers remparts. De là, l'ennemi faisait travailler aux mines et établir des fourneaux. Le danger devenait de plus en plus imminent. Dans le camp français, la malheureuse ville comptait de nombreux amis. Ceux-ci voyaient dans les assiégés des frères, qu'ils désiraient secourir. On cite différents personnages importants qui s'empressent, et cela avec sincérité, de les prévenir qu'il faut se rendre, s'ils veulent épargner à leur ville un désastre affreux et à eux-mêmes la mort de beaucoup.

 

C'est d'abord le marquis de Praslin avec deux autres seigneurs français, qui accomplissent ce charitable message.

C'est ensuite, le sieur de Vaubécourt qui, en qualité de parent et d'ami de M. d'Ische, et du pied du bastion Saint-Georges où il se trouve avec son régiment, adresse au gouverneur l'avertissement et la prière de se rendre, toute résistance devenant inutile et fatale.

C'est, enfin, le comte de Nanteuil, qui se trouvant lui-même de garde sous le bastion Sainte-Barbe demande à parler à M. d'Ische. Hélas ! ce gouverneur était mort depuis quelque temps ; pour conserver ce secret, on lui répond que le gouverneur est souffrant et on lui envoie frère Eustache avec M. de Germainvilliers. Il leur crie avec serment et au nom de la charité chrétienne de se rendre... qu'en moins de quatre jours, trois mines seront en état de jouer et de renverser une partie de la ville en tuant un grand nombre de ses habitants... que pour preuve de la vérité qu'il avance, il offre des otages et demande que quelques notables descendent visiter les travaux.

 

§ 11. Voeu

 


Ces avertissements ne furent pas sans effet. Soldats et bourgeois s'assemblent. Les uns ne voient que des bravades et paraissent incrédules ; d'autres prétendent que "le roc des remparts plus dur que le marbre défie les effets de la mine, sape et autres attaquements de mains ". Néanmoins l'émotion est universelle, on voit qu'il faut réclamer des secours extraordinaires du ciel ; on fait une procession générale et, en rentrant à l'église collégiale, on prononce solennellement, devant le Saint-Sacrement exposé, le double voeu "d'aller exprès en pèlerinage en la chapelle de Bon-Secours les-Nancy et de là en l'église St-Nicolas du Port, pour remercier la Sainte Vierge et le patron de la Lorraine, Monsieur St-Nicolas, des agissements et faveurs qu'ils nous auront donnés pendant ce siège ; et supplions le bon Dieu que, par leurs mérites et intercessions, il lui plaise de nous donner ses grâces et intercessions".

 

 

§ 12. Mines et bataille du bastion Saint-Nicolas


Les desseins du Ciel sont impénétrables. Pendant que dans la forteresse on priait et on se préparait à soutenir la lutte extrême, sous les murs l'armée française travaillait activement. Tout néanmoins paraissait tranquille, c'était le calme qui précède la tempête. Le 25 juillet, fête de St-Jacques, vers sept heures du soir, dans le but de tromper les gardiens de la place, les batteries royales, avec le colonel Hébron, tentent une attaque sur la tour du retranchement. A l'aide d'échelles ils veulent l'escalader. Mais ils sont bientôt repoussés par une compagnie de mousquetaires, qui les poursuivent même en dehors des remparts.

 

Le danger existait surtout du côté opposé. Du bastion Saint-Nicolas, on voyait de nombreux régiments de cavalerie, qui se rangeaient en bataille sous Fréhaut. Dès la nuit, le marquis de Tonneins faisait mettre le feu aux mines sous ce même bastion. Tout d'abord on ne put réussir, la mèche ne parvenait pas à enflammer la poudre. C'est alors que Tonneins fut remplacé par Turenne, qui faisait là ses premières armes. Celui-ci eut un plein succès, et entre minuit et une heure du matin "la mine s'enflamma, éclata et fit voler dans les airs la tierce partie du bastion St-Nicolas". Des deux sentinelles qui étaient sur le bastion, un soldat et un bourgeois, le premier est tué et enseveli dans les ruines, le second est jeté si extraordinairement et si heureusement dans la tranchée française, qu'aussitôt il remonte par la brèche, informe de son étendue M. de Roncourt qui arrivait avec sa compagnie; puis, prenant un tambour, il vole dans toute la ville pour y jeter l'alarme. M. de Roncourt commence la bataille. Bientôt on accourt de toutes parts ; femmes et demoiselles ne sont pas les moins intrépides ; les unes prennent part à l'action, les autres chargent les mousquets et distribuent aux combattants de la poudre ou autres munitions et même du vin pour les animer. De part et d'autre, la lutte devenait de plus en plus acharnée. Cependant, à la pointe du jour le combat cessait. La brèche était suffisamment gardée .

 

De chaque côté, il y eut des pertes considérables. M. de Germainvilliers eut son casque brisé par une balle. M. de Montarby reçut une blessure à l'épaule. L'avocat Mauibon fut renversé par une blessure aussi à l'épaule. Parmi les blessés et les braves, on comptait encore Frère Eustache, MM. de Roncourt, Desbuissons, SaintOuen, d'Illoud. Comme l'attaque paraissait devoir devenir générale, chacun dut reprendre ses positions pour garder la forteresse si fortement menacée.

 

 

§ 13. Capitulation

 


Le Gouverneur tout en se tenant à proximité du bastion ainsi ébréché, assemble en conseil de guerre les capitaines de sa petite armée et les principaux bourgeois de la ville, afin d'aviser sur le parti à prenr dre. Devait-on continuer la résistance, et comment? Les uns la voulaient complète, d'autres consentaient à abandonner la ville qui ne pouvait plus soutenir le choc, mais à condition de se retirer dans le retranchement, pour de là livrer à l'ennemi une bataille de'cisive. Le gouverneur prenant lui-même la parole, dit qu'il consent à mourir avec toute son armée, si la résistance et sa mort peuvent sauver la ville ; mais qu'on est réduit à une telle faiblesse que la résistance est inutile et que la volonté de Son Altesse clairement exprimée avant le siège était "qu'en cas d'extrémité on ait à faire une composition honorable, tant pour le soulagement de ses concitoyens que pour sauver les meubles et coffres, que Son Altesse peut avoir en cette place."

 

A peu près tous les officiers partagèrent cet avis et inclinèrent pour la capitulation, le sieur de Watteville seul était d'un avis tout opposé.

 

Le père Rémond, capucin, au nom des religieux et ecclésiastiques et le sieur de Landrian, au nom des bourgeois de la cité, eurent aussi à émettre le voeu de leur conscience. A la vue des malheurs que pouvaient leur procurer l'envahissement et la ruine, en considérant surtout les dangers que couraient non seulement leurs maisons, mais ce qu'ils avaient de plus cher, les femmes, les filles et les enfants, ils dirent qu'on devait se hâter de parlementer et de traiter.

 

Pour dégager sa responsabilité, M. de Germainvilliers tint à enregistrer leur volonté dans un acte solennel, signé par l'élite de l'armée et de la bourgeoisie. Sur le champ, on dressa, d'un commun accord, un projet de capitulation à soumettre à l'ennemi.

 

Le sieur Prinsay se présente en parlementaire avec un tambour au bastion Saint-Georges. Il demande à parler au nom du Gouverneur à M. de Vaubécourt. De part et d'autre, on fait cesser le feu. Vaubécourt se charge lui-même d'aller trouver le maréchal de la Force. Puis il revient servir d'otage, pendant que de la place on envoie des parlementaires pour traiter avec le maréchal commandant. La trêve est conclue. De toute part, on vient inspecter la brèche du bastion Saint-Nicolas. Les français se hâtent de recueillir leurs morts tombés sous ce bastion et de leur préparer une sépulture digne de leur bravoure.

 

Le maréchal de la Force fit quelques modifications aux articles qu'on lui présenta, l'accord fut établi et la paix signée aux conditions suivantes :



 § 14. Articles accordés par M.le Maréchal de la Force, lieutenant-général de l'armée du roi avec les Sieurs de Stainville, Prinsay et Saint-Ouen


"1° Que les gouverneur, capitaines, officiers et soldats à présent dans la place en sortiront vie et bagages sauves, avec leurs armes et bagages, tambours battants, mèche allumée, enseignes déployées, et seront conduits en toute assurance jusques à Jonvelle, vendredi prochain, vingt-huitième de ce mois, qu'ils livreront la place. "

 

"2° Que la veuve du feu gouverneur, les capitaines, officiers et gentilhommes qui se trouvent dans la place sortiront les meubles et hardes qui leur appartiennent et desquels ils bailleront dénombrement de bonne foi. Chacun rentrera dans ses biens et se pourra retirer en toute assurance dans sa maison sans être recherché sur ce qui s'est fait dedans la place pendant le siège, sauf toutefois pour les meublés et autres choses qui peuvent avoir été prises jusqu'à cejourd'hui, lesquels ne pourront être répétés, et toutes les confiscations demeureront comme non avenues.

 

"3° Que les habitants qui voudront demeurer dans la place pourront le faire en toute assurance, et jouiront de leurs biens et privilèges, comme pareil" lement les chanoines et les gens d'église de leurs bénéfices. Ceux qui voudront sortir le pourront aussi faire en toute sûreté.

 

"4° A l'effet que dessus, sera baillé, pour emporter leurs meubles et bagages, vingt chariots, et leur sera donné escorte.

 

Fait au camp devant La Mothe, le vingt-sixième juillet 1634. "

Signé : CAUMONT LA FORCE.

 

 § 15. Exécution


Tout fut exécuté de bonne foi, au jour indiqué, 28 juillet. Sur les dix heures du matin, le régiment de Navarre entre dans la place et la garnison Lorraine sort en même temps ; elle comptait encore environ deux cents hommes. Le roi commit la garde et le gouvernement de la forteresse au sieur de Périgald avec pouvoir de lever des compagnies pour la garnison de ladite place.

 

C'en est fait. L'attaque fut vive, mais la défense ne le fut pas moins. Qu'on trouve, de nos jours, une aussi petite troupe capable de tenir en échec, pendant cinq mois moins six jours, une armée quatre ou cinq fois plus nombreuse ! Aussi, après ce premier siège, tout en exaltant la valeur et le courage des vainqueurs, nous crions déjà et bien haut : Gloria Victis.

 


A suivre : le blocus de 1642-1643 (second siège de La Mothe).

Publié dans De 1477 à 1648

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