Le pèlerinage de Benoîte-Vaux (1)

Publié le par Karolvs

LE PÈLERINAGE DE LA VILLE DE NANCY A
NOTRE-DAME DE BENOITE-VAUX
EN 1642


Au nombre des grandes manifestations religieuses par lesquelles, pendant la guerre de Trente-Ans, le peuple lorrain tenta de fléchir le courroux du Ciel, qui semblait s'appesantir sur lui, l'une des plus imposantes fut le pèlerinage de la ville de Nancy à Benoîte-Vaux, en 1642. Plusieurs récits de ce pieux voyage ont été rédigés par des témoins oculaires et résumés par les historiens, notamment par l'abbé Lionnois ; mais, pour un événement de cette nature, aucun abrégé, si bien fait qu'il soit, ne saurait remplacer les narrations contemporaines, pleines de ce charme qui vient de l'esprit de foi de leurs auteurs, de la naïveté du récit, de la multiplicité et de la précision des détails.

C'est pourquoi nous avons songé à publier une relation privée et très développée de ce pèlerinage, extraite des manuscrits inédits du R. P. Macaire Guinet, prémontré, devenu plus tard abbé de l'Etanche ; elle l'enferme beaucoup de particularités restées ignorées. L'ensemble du travail est consacré aux faits contemporains relatifs au village de Brieulles-sur-Meuse, où résidait alors le P. Guinet, et au sanctuaire de Benoîte--Vaux ; la copie que nous imprimons, a été faite avec soin, par un religieux de la Congrégation de Notre-Sauveur, sur le manuscrit original, possédé actuellement par les héritiers de M. Guinet, père, de Brieulles.

L. GERMAIN.
Mémoires de la société d'archéologie lorraine et du musée historique lorrain
Nancy, 1883



Procession de Nancy en 1642

Cette année fut encore presque toute employée par ceux du pays en voyages et en processions à Notre-Dame de Benoitevaux, Les anciens croyaient que l'an 1533, dit des processions blanches, se renouvelait.
Je ne peux omettre de faire ici un petit récit de la grande dévotion de messieurs de Nancy, tant qu'elle fut fort admirable et imitable, que pour ce que le supérieur de la résidence de Brieulles fut l'un des deux chapelains députés du R. P. vicaire général de la Congrégation, à la requête de messieurs de Nancy, et prit une bonne part à la fatigue et à la dévotion de ces messieurs.

Leurs desseins étaient : le premier, de.. confesser... ;  le second, qu'... ils croient être obligés d'avoir recours à Celle qui est le refuge des pécheurs, et d'aller présenter leurs requêtes à ses pieds dans la petite vallée de Benoitevaux ;  le troisième, pour faire pénitence du passé par le travail d'un voyage assez long et difficile ;  le quatrième, pour se soumettre le reste du temps de guerre à tout ce qu'il plaira à la sainte Providence ordonner d'eux, et à la pénitence que la Mère de miséricorde leur imposera ;  le cinquième, pour commettre à la fidélité de sa sainte protection les rois, les princes, tous les monarques qui sont en division, l'état ecclésiastique, qui est en désordre à cause des guerres, et les pauvres, qui souffrent sans remède ;  le sixième enfin, pour mettre sous le manteau de ses miséricordes tout le païs, qui... paraissait aussi être un des plus désolés, et en particulier leur ville de Nancy.

L'ordre de cette procession confirme ce qui est dit dans les cantiques, que l'Eglise, épouse de J.-C., est forte comme un bataillon rangé ou comme une armée dressée en escadron prêt d'affronter et choquer l'ennemi.

Environ 50, que valets que pauvres et autres chargés des provisions nécessaires pour vivre, marchaient deux à deux, chantaient et priaient au moins mal qu'ils pouvaient, pour prendre part aux bonnes œuvres des suivants.

La bannière de tafetas jaune portant l'image de Notre-Dame de Benoitevaux, inscripte en or : "Le Pèlerinage de Nancy", était ordinairement portée par l'un des trois sacristains de la Congrégation de Notre-Dame des Bourgeois de Nancy ordonnés pour marcher devant les pélerins et pour être employés à divers messages que la bienséance requérait selon les occurences. Cette bannière était l'enseigne déployée qui marchait en tête de plus de huit cents personnes, tant ecclésiastiques que séculiers de toute condition, deux à deux, et sans jamais dépasser ni rompre leur rang. Les deux chapelains députés, comme est dit ci-dessus, marchaient en tête de ces messieurs, en surplis, et donnaient ordre à tout pour les prières et exercices journaliers.

Ce grand nombre de personnes ecclésiastiques, de la justice, des cours ducales, des corps de ville, des écoliers, des pénitents, des députés, des volontaires, et du dévot sexe féminin, ressemblait aux neufs chœurs des anges, puisque sans cesse, étant en procession, ils vaquaient à quelqu'un des exercices suivants.

Le premier était de se confesser et communier chacun jour, aidés par les prêtres pèlerins : plus de 600 personnes faisaient tous les jours ce devoir. A six heures se disait la messe du pèlerinage par l'un des chapelains, et après les litanies de la Vierge, et comme tous les jours de la neuvaine il y a eu beaucoup de communions, le nombre peut être d'environ cinq à six mille.

A huit heures, chacun se devait trouver au lieu où il fallait prendre la bannière, où, après quelques prières publiques, ils entendaient un mot pour leur servir d'en-tretien la matinée, que le second de leur chapelain leur fit trois fois le jour pendant la neuvaine. Le chant du Veni Creator était le signal pour sortir du lieu où on était gîté, et pour marcher. Après les hymnes du Veni Creator et de l'Ave Maris Stella, se disaient à voix haute par tous les prières de l'Itinéraire, les sept psaumes pénitentiaux et les litanies des Saints. Les ecclésiastiques disaient leur bréviaire et les séculiers le chapelet en silence ; et, incontinent après, on disait tout l'office de Notre-Dame jusqu'à vêpres, en la manière que les congréganistes le récitent à la Congrégation. La salutation se disait après. L'office fini, il était temps de faire halte, ou au pied d'une croix si cela ce pouvait, ou au pied d'un arbre où l'on posait la bannière, et, les pèlerins amassés autour, on terminait les prières, et le chapelain leur faisait faire un brief examen de ce qui s'était passé la matinée et leur donnait un nouvel entretien pour le reste de la journée, et puis chacun pressait sa réfection.

Le signal pour la marche, après le repos était de lever la croix et la bannière, et, au chœur de quelque hymne, chacun reprenait son rang et on marchait : les vêpres et complies de Notre-Dame suivaient les hymnes, et tout le temps de l'après-dîner s'employait au chœur de diverses hymnes de Notre-Seigneur, du Saint-Sacrement, de Notre-Dame, ou des saints patrons des églises des lieux que l'on passait. Si d'aventure il fallait cesser le chœur, ou pour monter quelque montagne importune, ou pour attendre les derniers dans quelque détroit de chemin, le chapelain ordinaire suggérait quelque entretien spirituel et tout brief, qui, en moins de rien, était porté de l'un à l'autre jusqu'au dernier de la procession.

Tous les jours se chantait, sur le soir, le Miserere mei Deus pour la conversion des pêcheurs, et le De profundis pour les trépassés, et après la Salutation angélique. La coutume inviolable fut, passant par les villages, à la vue des églises, de fléchir le genou pour adorer le Saint-Sacrement en silence, et puis, à haute voix, d'implorer l'aide du saint patron par trois répétitions de son nom.

Enfin le 12e exercice du jour, et comme la 12e étoile que ces fortunés pèlerins imposaient sur le chef de leur chère maîtresse, était de chanter la litanie de ses épithètes, qu'ils allaient terminer dans le lieu qui leur était assigné pour y poser leur croix et, ayant sortir de là, recevoir de leur chapelain l'avertissement commun de leur devoir et l'entretien spirituel pour passer chrétiennement la nuit et se disposer à  la dévotion du lendemain.


A suivre : le premier jour de la neuvaine : de Nancy à Toul

Publié dans De 1477 à 1648

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