Sièges et destruction de La Mothe (2)

Publié le par Karolvs

Le siège de 1634
Première partie
 

 

 

§ 1. Forces en présence 


Pour bien juger les luttes dont nous allons faire le récit et pour avoir une idée vraie et juste du courage extraordinaire déployé par des héros qui se défendaient contre les attaques d'un ennemi redoutable, il importe de connaître les forces de cet ennemi, ainsi que les forces et moyens de défense de la malhereuse cité qui se débattait dans les étreintes de son inexorable adversaire. Tel est le but de ce premier paragraphe. Commençons par établir les ressources de la ville de La Mothe, puis nous donnerons l'état de l'armée française. M. de Choiseul d'Ische avait, comme il suit, réparti le commandement de sa petite troupe :

 

Sur le bastion St-Nicolas : de Watteville, de Germainvilliers le jeune et d'Illoud. Ils avaient pour lieutenant : Thouvenel.

Sur le bastion Ste-Barbe : de Montarby et de Roncourt. Lieutenant : La Paix.

Sur le bastion de Dannemarck : St-Ouen, La Bretonnière et Guillot. Lieutenant : Guillot cadet.

Sur le bastion Le Duc : de Germainvilliers père, Desloges et Collin. Lieutenant : Vouillemin.

Retranchement ou Place d'Armes : de Stainville.

Sur le bastion St-Georges : M. de Choiseul d'Ische et Desbuissons.

Sur le bastion Vaudémont : Les vénérables chanoines et autres ecclésiastiques.

 

Forces de l'ennemi :

Le maréchal de la Force avec les principaux régiments entourait la ville et avait son quartier général à Vrécourt.

Son armée campait avec ses différents chefs aux postes suivants :

A St-Thiébaut : La Meilleraie ;

A Goncourt : de Bourgogne ;

A Germainvillers : de Nanteuil ;

A Chaumont-la-Ville : de Nicèe ;

A Blevaincourt, Rosières, Gendreville : les Ecossais ;

A Parey-St-Ouen: marquis de Lenoncourt ;

A Liffol-le-Grand : marquis de St-Chaumont;

A Médonville : l'artillerie ;

A Sartes et Pompierre : colonel Hébron ;

A Harréville : de Vaubécourt ;

A Sauville : de Noailles ;

A Lamarche : d'Effiat ;

A Bourmont et Brainville : de Vatimont et de Bussy-Lameth ;

A Graffigny : de Pontarly ;

A Huilliecourt : marquis de Praslin ;

A Levécourt: de Chappes.

 

On voit que le général français avait des forces bien supérieures à celles de son adversaire. Avec de telles ressources, il pouvait, non-seulement entourer et serrer de près la malheureuse ville, mais encore rafraîchir ses troupes en remplaçant celles qui étaient fatiguées par ces nombreux bataillons qui attendaient impatiemment l'heure du combat. Et puis, qui ne connaît le principe, qu'une ville ainsi cernée et assiégée, est d'avance condamnée, s'il ne vient pas de l'extérieur des secours pour la débloquer. Néanmoins, nos intrépides Lorrains tiendront ferme. Ils sont décidés à faire acheter cher la conquête tant convoitée par l'ennemi.

 

§ 2. Commencement des hostilités 


L'occupation de la Lorraine par la France était à peu près complète, il ne restait plus que La Mothe et Bitche. La ville de La Mothe vivait en paix sous la sage administration de M. Antoine de Choiseul, seigneur d'Ische, lorsque ce gouverneur reçut, le 5 mars 1634, par M. de Villars, exempt des gardes, l'ordre de quitter cette ville. Sa réponse et celle des habitants fut prompte et nette ; "Nous mourrons tous, s'il le faut, et notre forteresse nous servira de sépulture commune, plutôt que de retraite aux français. Vive son Altesse ! Vive le duc Charles !" Aussitôt on se mit en prières, tandis que de son côté, l'ennemi s'approchait et se hâtait d'entourer la ville.

 

Dès le 8 mars, les côtes de Chatillon, des Roches étaient' occupées par le quartier du roi, et le lendemain, cavalerie et infanterie s'emparaient de Fréhaut et des villages voisins : Offrécourt, Vaudrecourt, Sommerécourt. L'armée française comptait quatre maréchaux de camp : Le vicomte d'Arpajon, le marquis de Tonneins, le colonel Hébron et le marquis de la Force ; ce dernier avait le commandement en chef. M. d'Ische avait comme lieutenants, MM. de Roncourt, d'Illoud, de Germainvilliers, de Stainvillé, de Montarby, de Saint-Ouen et d'autres chefs illustres. Tous les hommes valides furent heureux de se ranger sous d'aussi habiles capitaines.

 

Dès le 14 mars, trois compagnies descendent de Chatillon et viennent brûler le moulin Gregnot, au bas d'Outremecourt ; mais, du haut du bastion de Dannemarck, le canon de la défense les eut bientôt forcés à remonter dans leur campement. Ils laissaient une douzaine de morts et un plus grand nombre de blessés.

 

Les jours suivants, c'est Parey, Sauville, les plus riches quartiers de Vrécourt avec un certain nombre de fermes qui furent brûlés. L'ennemi avait rangé ses principales forces dans le bois alors peu touffu de Fréhaut. C'est là qu'il traçait les tranchées, qui devaient les conduire jusqu'aux pieds de la ville.

 

Aussi, les bastions Sainte-Barbe et Saint-Nicolas étaient surtout bien gardés. De ces deux points, un feu bien nourri et dirigé par le fameux canonnier Lallemant faisait grand mal aux Français. Lallemant était un adroit pointeur. On cite de lui différents exploits qui prouvent l'assurance de son coup'd'oeil. Il anéantit une troupe de Français venant s'établir devant Fréhaut; une autre fois c'est une troupe d'Ecossais avec un troupeau de moutons qu'ils venaient de ravir ou une compagnie en observation à la tête de Fréhaut. Enfin on lui attribue la mort du chevalier de Senneterre et de ses compagnons de table .

 

§ 3. Essais de corruption


Le 30 avril, le maréchal de la Force envoie une seconde fois à M. d'Ische sommation de rendre la ville. En cela, il emploie la ruse et le mensonge. Le duc Charles, selon lui, a fait cession de ses états à son frère, le Cardinal de Lorraine. Celui-ci lui députe le sieur de Villars avec commandement de remettre la place de La Mothe entre les mains du roi et de son représentant, le maréchal de la Force. Non seulement M. d'Ische voit le piège et la fourberie, mais il profite de l'occasion pour se rendre compte de la fidélité de ses lieutenants et de ses soldats. Après avoir mûri son projet, il le confie à son ami, qui lui sert d'adjudant, M. Duboys de Riocour. De concert, ils convoquent les capitaines préposés à la défense de la cité. Lorsqu'ils sont assemblés, M. d'Ische leur communique la sommation faite par l'ennemi, leur avoue la faiblesse et les difficultés de la défense. "Se rendre, leur dit-il, serait peut-être chose plus favorable au Prince." Alors tous d'un commun accord, de s'écrier par la bouche de leur doyen, le sieur de Watteville. "Il vaudrait mieux s'arracher la langue, que de parler d'une telle trahison. Oui, ce serait une trahison que de rendre la première et dernière place forte de la Lorraine. Quoi ! pourrions-nous survivre à une lâcheté si grande ? Ou vous nous estimez traîtres, ou c'est par feinte que vous nous parlez ainsi." Tous étaient de cet avis à ce point que pour témoigner de leur mécontentement, ils allaient sortir irrités.


L'épreuve avait un succès complet. Sur le champ, M. Duboys de Riocour fut chargé de rédiger la réponse au maréchal de la Force. M. de Choiseul y apposa son sceau et elle fut envoyée.

 

Nous devons signaler une tentative d'un autre genre. Un espion français, nommé Desviviers, se présente un jour devant la ville se faisant passer pour transfuge et donnant comme prétexte le mécontentement motivé qu'il avait de ses chefs. On le traite d'abord avec égard, mais, en réalité, des ordres sérieux sont donnés pour le suivre partout et le surveiller. Bientôt on s'assure qu'il n'est qu'un espion et un traître. Après avoir pris les renseignements qu'il cherchait il veut profiter d'une sortie pour aller rejoindre son armée. C'est alors qu'on le reprend. Il est vite jugé et condamné à mort.

 

 

§ 4. Le chevallier de Senneterre


Mais un épisode curieux, c'est celui qui a trait à la mort du chevalier de Senneterre. Qu'était ce chevalier ? Un officier qui réunissait dans sa personne tous les charmes de l'esprit et du corps. A ce point, nous dit-on, que les dames de la Cour, qui toutes se disputaient son amitié, regrettaient de le voir s'exposer aux périls de la guerre. Dans l'espoir de montrer que son courage égalait ses autres qualités, il était heureux de se trouver au siège de La Mothe. Sans doute aussi, ne dédaignait-il pas les bons repas et les vins de Lorraine ? Un jour, en compagnie d'un certain nombre d'officiers, il banquetait en plein air au-dessus des jardins de Soulaucourt ; joyeusement on buvait à la santé, du Roi, le futur chef et duc de toute la Lorraine. Mais, ô instabilité de la fortune humaine ! à ce moment, des bourgeois de la ville, devenus soldats, pointent si adroitement et si heureusement deux couleuvrines, du haut du bastion Sainte-Barbe, que les boulets donnant tous deux au milieu de la table font voler en l'air avec les nappes, les serviettes et les coupes d'argent, trois corps de ces capitaines, dont deux moururent surplace. Celui du chevalier de Senneterre fut tellement tronçonné, qu'il perdit les deux jambes. Dans le but de le sauver, on lui fit l'opération en lui coupant les deux cuisses ; mais il mourut quelques jours après, bien préparé et confessé par le curé de Médonville. Notre auteur ajoute, non sans une certaine malice, que "le deuil fut si grand à la Cour, qu'il semblait que chaque dame avait perdu son coeur".

 


§ 5. Sortie des jeunes filles


Nous n'essaierons pas de raconter en détail les différentes sorties des assiégés. Elles furent nombreuses et attestent beaucoup de hardiesse et de courage. Il en est une, cependant, que nous ne pouvons passer sous silence. C'est celle des jeunes filles de La Mothe. Elle montre que tout le monde était à l'oeuvre, non seulement pour la préparation de ce qui était nécessaire aux combattants, mais même pour le combat. Un beau jour de mai, quinze à vingt jeunes filles, accompagnées d'une douzaine de jeunes gens déguisés en filles, quittent la cité et se dirigent vers la tranchée de l'ennemi. Sans doute, elles se livraient à des divertissements chers à cet. âge, car le lieu de leur sortie porte toujours le nom significatif de Champ des Violons . Aussitôt, nous dit notre spirituel chroniqueur, une douzaine de cadets français quittent la tranchée et accourent pour se mêler à la troupe joyeuse et prendre part à ses divertissements. Ici, encore, quelle déception ! Cette troupe féminine a bientôt changé d'aspect. Soudain, les jeunes gens quittent leurs habits d'emprunt, les jeunes filles deviennent de courageux combattants, elles tirent les armes qu'elles tenaient cachées sous leurs vêtements et frappent sans pitié sur ces courtisans d'occasion, dont elles dédaignent les avances. Plusieurs sont blessés grièvement, les autres courent à leurs armes ; un véritable combat s'engage. Après avoir fait preuve de courage et de bravoure, nos amazones reprennent leur route ; mais elles sont vivement poursuivies par une troupe de mousquetaires. Une d'elle est blessée mortellement, deux le sont assez grièvement et les autres rentrent dans la ville au milieu des acclamations de leurs compagnes et de leurs concitoyens.

 

§ 6. Monnaie obsidionale


L'argent, dit M. Duboys de Riocour est le nerf du soldat, dont le bras ne prend mouvement qu'autant qu'il est mis en action par une solde convenable et certaine. La guerre, en effet, ne se fait et ne se continue qu'avec ce subside indispensable. Nous disions plus haut qu'à La Mothe on commençait à souffrir de la rareté de l'argent et des vivres. Et cependant il fallait chaque jour payer la solde des soldats et dépenser beaucoup pour le salaire des ouvriers occupés aux réparations dès brèches faites par les assiégeants.

 

Remarquons qu'au commencement de ce siècle, pour toute provision en argent on n'avait reçu de Son Altesse que douze mille francs et quelques deniers tirés de la contribution des villages voisins. - Nous affirmons avoir vu, dans une note que nous ne retrouvons pas, que pour le siège de 1645, La Mothe n'avait pas en caisse plus de trente mille francs. - Quid hoc inter tantos ? Oui, qu'était-ce que cette minime provision ? Demandons aux stratégistes de nos jours s'ils voudraient et pourraient entreprendre une guerre ou soutenir un siège avec de telles ressources.

 

Sans doute, la garnison chargée de la défense de La Mothe n'était qu'une petite troupe. Mais remarquons qu'il s'agit d'un blocus, qui a duré près de six mois. Sans doute aussi, la noblesse et les riches bourgeois contribuaient pour une large part aux frais nécessités par les sièges auxquels ils furent soumis. Nous voudrions pouvoir énumérer ici toutes ces familles nobles et riches qui donnèrent leur sang et leur fortune pour la défense de leur cité. Pour nous éclairer sur ce point, qui serait intéressant, nous n'avons que les archives de notre commune, où nous trouvons dans les dernières années les noms de quelques capitaines nobles et bourgeois qui prirent les armes et s'attachèrent, comme soldats, les hommes de leurs maisons ou les ouvriers de leur dépendance. Ils s'étaient chargés de les payer et de les entretenir. Parmi ceux dont nous avons trouvé les noms et les grades nous citerons : le sieur de Landrian, capitaine et écuyer près du gouverneur, M. de Cliquot, François Aymé, son beau-frère, capitaine d'infanterie, le sieur d'Ourche de Vidampierre, capitaine de cavalerie, Jean-Baptiste Varin, capitaine de cavalerie, le sieur de La Mothe, capitaine d'infanterie, de Losse (ou de Lesse), capitaine d'infanterie . D'autres encore offrirent à leur cité ce double tribut du sang et de l'argent, nous regrettons vivement de ne pouvoir transmettre leurs noms à la postérité.


Que faire dans une ville assiégée quand on manque d'argent et qu'on ne peut en obtenir du dehors ? En créer ou en supposer ; battre monnaie ou produire une monnaie fictive. La Mothe, dans son immense détresse, devra prendre ce dernier parti.

 

D'abord on essaie un stratagème qui consiste à vendre à doux boulangers le grain qu'on avait en réserve. Ceux-ci distribuaient le pain aux soldats et, chaque semaine, ils devaient remettre entre les mains du receveur certaines sommes des deniers qu'ils avaient retirés de la distribution du pain ; cet argent qui venait déjà des soldats, servait à former leur solde, en sorte que c'était un échange continuel.

 

Mais tout s'use vite, et bientôt il fallut songer à un autre moyen de battre monnaie. Au nom de Son Altesse et du bailli du Bassigny on décréta de rehausser la valeur des monnaies en usage, et voici, d'après cette ordonnance datée du 10 juin 1634, la valeur nouvelle des pièces d'or et d'argent mises en cours dans la ville de La Mothe :

Le double d'Espagne 16 fr.

L'écu 8 fr. 1/2.

Le ducat de Castille et de Hongrie. 7 fr. 1/2.

Le ducat d'Italie et de Lorraine ... 15 fr.

Le ducat à la grande et petite croix 8 fr.

Le florin d'or 6 fr.

Le quart d'écu de France 20 gros.

Teston de France 19 gros 2 blancs.

La pièce de 20 sols 2 fr. 2 gros.

Risdale et Patagon 4 fr. 8 gros.

Philippetale 5 fr.

Ducaton 5 fr. 6 gros.

 

Les autres non déclarées demeurant au terme préfixé par ladite ordonnance et le tout sous peine de confiscation.

Quelques semaines à peine suffisent pour user encore cette invention et toutes ces innovations n'étaient que de petits remèdes à opposer à de grands maux.

 

Force fut d'avoir recours à une monnaie fictive que, dans ces cas surtout, on appelle monnaie obsidionale. Etait-ce une petite bandelette de papier dans le genre de nos anciens assignats ? Etait-ce un carton figurant la pièce de monnaie dans le genre de la monnaie obsidionale de notre époque ? Nous ne pouvons le dire. Ce qui est certain, c'est que, d'un côté, elle portait un double X couronné et sans doute aussi l'énoncé de la valeur qu'elle représentait, et de l'autre une devise indiquant le patriotisme qui animait ces coeurs généreux : Aut pereundum aut vincendum. Vaincre ou mourir.

 

Quelle différence avec ce que nous voyons de nos jours.

 


à suivre : Une vaine attente... la mort de M. Choiseul d'Ische ; son successeur M. Sarrasin de Germainvillier,  les progrès de l'attaque française, les mines et la bataille du bastion saint-Nicolas, la capitulation 

Publié dans De 1477 à 1648

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