Epître en patois des habitants de Gérardmer

Publié le par Karolvs

 


Les connaisseurs du patois Vosgien et les amateurs éclairés auront peut-être quelque plaisir à relire ce mémoire de M. Louis Jouve, publié en 1865 dans le bulletin des "Mémoires de la société d'archéologie lorraine".

Si vous ne le connaissiez pas, nous vous invitons à le découvrir, car cette épître des habitants de Gérardmer n'est pas seulement un document original sur le patois vosgien, mais aussi une mine d'informations sur la vie quotidienne dans les Hautes Vosges au début du XIXème siècle.

En 1865, Louis Jouve a confié cette oeuvre à la Société d'Archéologie lorraine, "afin qu'elle ne périsse pas", écrivait-il. Il a eu raison de le faire, car c'est grâce à sa démarche que Histoires Lorraines peut vous faire lire aujourd'hui, cette Epître des habitants de Gérardmer.

   


 

ÉPITRE EN PATOIS ADRESSÉE PAR LES HABITANTS DE GÉRARDMER

A S. EXC. LE MINISTRE DE L'INTÉRIEUR,

EN 1809,

COMPOSEE PAR M. POTTIER, CURE DE CETTE COMMUNE .

 

NOTICE.

 

Au commencement de ce siècle, la France nouvelle, que la révolution de 1789 avait faite, se constituait, et la statistique s'appliquait à en dénombrer toutes les forces et les richesses pour apprendre à les développer. On avait compris que cette science nouvelle, par ses recherches et par ses chiffres, est un des éléments de la puissance et de la prospérité d'un état ; rien n'échappait à ses études, à ses investigations.

 

Or, comme la variété des dialectes parlés en France avait appelé particulièrement l'attention des linguistes, on voulut se rendre un compte exact de celle diversité. Les travaux de la philologie française, antérieurs à ce siècle sur les dialectes parlés chez nous du nord au midi, étaient trop systématiques, ou trop incomplets, ou faits sans vue d'ensemble ; la science ne pouvait en accepter les conclusions.

 

C'est alors que l'on conçut peut-être l'idée d'un labeur immense qui consistait à réunir de tous les points de la France des échantillons de tous nos patois et dialectes ; on pensait, sans doute, avec raison, qu'une étude comparative pourrait en faire sortir des fraits scientifiques. Que cette pensée ait été entrevue avec ses conséquences, d'une façon plus ou moins complète, toujours est-il que M. Coquebert Montbret, chef du bureau de la statistique au ministère de l'intérieur, fut chargé de demander par voie officielle à tous les préfets et sous-préfets de l'Empire des notices sur le langage des diverses populations du pays avec des pièces originales de leur littérature. L'envoi fut fait, mais il ne paraît pas qu'il ait servi à un travail quelconque d'analyse ou de synthèse sur nos patois.

 

Néanmoins, le ministère possédait dans ses cartons une masse de documents précieux. On les voit employés, sous la Restauration, mais sans indication de source, à grossir les Mérnoires de la Société des Antiquaires de France. Plus tard, M. Coquebert Montbret lui-même les reprend dans cette collection archéologique, pour en former un volume in-8°, qui, outre la traduction de la Parabole de l'enfant prodigue dans presque tous les palais de la France, contient quelques glossaires particuliers, des observations, des études particulières sur nos dialectes, dont plusieurs sont dues aux correspondants de la Société des Antiquaires ; mais, il faut le dire, le texte du patois est, en général, si étrangement défiguré par les copistes ou par les imprimeurs, qu'il est impossible d'en tirer un parti réellement sérieux.

 

Ces archives littéraires et linguistiques, qui auraient pu servir à une vaste enquête, sont malheureusement incomplètes. Nous avons pu nous en assurer sur une copie exacte que possède M. Burgaud des Marets, en 4 vol. infolio. Il y a nombre de pièces absentes ; quelquefois il ne reste pas même de trace de la correspondance des préfets de certains départements avec le ministre de l'intérieur au sujet des questions qui leur étaient posées.

 

Quelle que soit la cause de ces disparitions, nous n'en avons pas moins à déplorer, pour notre part, la perte complète des documents qui concernaient les patois de la Lorraine. Les préfets de notre province ont assurément répondu ; mais leurs envois, leurs lettres même, qui devaient renfermer des pièces importantes, font défaut dans cette belle collection. Ces papiers curieux ont été prêtés, sans doute, distribués entre les mains des amateurs, et si bien égarés définitivement, qu'il n'y en a pas le moindre vestige dans les archives dont nous parlons. La Lorraine semble n'avoir pas existé pour la statistique des dialectes, entreprise en 1806, et dont les travaux durèrent cinq ou six ans.

 

Nous sommes porté à croire que l'Epître des habitants de Gérardmer faisait partie des documents envoyés par le préfet des Vosges. Outre que la date de 1809 nous est donnée par un manuscrit fait du temps de l'auteur, le début même de la pièce nous en donne la preuve : ce premier vers " Votre Excellence est bien aise de savoir comment on parle à Gérardmer ", ne peut être qu'une réponse à une question posée, et il est probable que c'est au curé Pottier que le sous-préfet de l'arrondissement avait communiqué la demande du ministre.

 

M. Pottier répondit d'une façon remarquable, qui restera, nous le croyons, comme un témoignage historique de l'état de Gérardmer et des mœurs des habitants au commencement de ce siècle 1 .

 

Telle est, pour nous, l'origine de cette remarquable Epître. Nous sommes également persuadé que M. Pottier dut ajouter à son envoi la Parabole de l'enfant prodigue, parce que celle traduction était demandée par le bureau de statistique, et que nous possédons un ancien manuscrit fait à Gérardmer, contenant seulement l' Epître et la Parabole .

 

Nous avons insisté sur cette origine, parce qu'il y a une tradition et des manuscrits qui témoignent que l'Epître a été adressée à l'impératrice Joséphine, le 25 juillet 1809, à Plombières. Celle-ci est-elle antérieure à l'autre ? Les archives eussent pu nous le dire ; mais les piéces probantes n'y existent plus. Nous ayons, toutefois, des conjectures assez puissantes pour soutenir notre assertion. L'Epître, en effet, répond à une. question venue de haut lieu, et on sent que l'auteur a saisi une bonne occasion pour exposer à un ministre tout puissant les moyens de venir en aide aux pauvres ouvriers de Gérardmer. Elle a donc une double raison d'être. A quoi, au contraire, eût pu servir une pétition en patois à bout portant à l'impératrice ? En quoi l'eût intéressée une description inintelligible pour elle, même avec une traduction ? Nous comprenons que, dans sa curiosité, elle ait voulu entendre le chef d'une députation d'une commune lointaine lui parler son singulier patois ; et c'est ce qui arriva. M. Pottier, se rendant à son désir, lui adressa un compliment en vers qui a été réellement débité à Plombières, et qui est cousu à l'Epître dans un manuscrit de la main même de l'auteur, que nous possédons. Il n'est pas possible que Joséphine ait subi la lecture de cent vingt-six vers d'un langage incompréhensible. M. Pottier, dans sa nouvelle rédaction, a remanié l'Epître au ministre et y a rattaché des compliments à l'impératrice, à laquelle il la présentait. Cette copie ne doit assurément être que la seconde forme de l'Epître.

 

Bien qu'il en ait été répandu quelques exemplaires manuscrits, nous pouvons affirmer qu'elle est presque inconnue des Vosgiens2. Jusqu'à ces derniers jours même, nous croyions que cette pièce était inédite, qu'on n'en avait, du moins, publié qu'une trentaine de vers dans un ouvrage sur les Vosges. Le hasard seul vient de nous la faire découvrir tout entière dans le tome IV (2e série) des Mémoires de la Société des Antiquaires de France (année 1835). Elle avait été envoyée par M. Richard, de Remiremont ; mais elle est restée si obscurément enterrée dans cette collection, que personne ne l'a citée jusqu'à présent, que nous sachions . M. Richard lui-même, qui a pris soin de réunir en deux volumes tous les opuscules qu'il a publiés, et renvoie souvent à ses divers travaux, ne cite nulle part cette Epître si curieuse, ou n'y fait pas allusion.

 

C'est donc avec surprise et plaisir que nous l'avons rencontrée. Notre plaisir, toutefois, n'a pas tenu devant les fautes manifestes de l'éditeur ou du typographe. Outre que M. Richard la croit, mais à tort, composée en 1812, son texte patois est loin d'être irréprochable, et la traduction jette parfois dans d'étranges erreurs3. Fautive, ignorée et sans commentaires, cette publication était et est encore comme non avenue.

 

Aussi nous croyons qu'une édition nouvelle, faite sur des documents authentiques, accompagnée de notes et destinée aux Lorrains, peut être utile à l'histoire du pays et à l'étude du patois. Avant de connaître celle de 1855, qui ne nous confirme que mieux dans notre pensée, nous nous plaisions un jour à annoncer que cette œuvre ne périrait pas ; notre espoir en est encore plus certain, car nous la confions à la Société d'Archéologie lorraine.

                                                                  Louis Jouve


1 - Cela nous paraît d'autant plus vrai que la Statistique des Vosges, par le citoyen Desgottes, préfet, ne consacre que dix lignes à cette commune.
2- Les manuscrits se sont perdus. Ceux que nous possédons, nous les devons à l'obligeance de M. l'abbé Maingon, aujourd'hui curé à Mandray (Vosges), qui les tient de la succession de M. Pottier.

3-Nous citerons, entre autres, celle-ci, qui, du reste, est la plus forte : "Nos femmes font du satin ; c'est pour ce pays-ci une fort bonne chose." Il faut lire salin.

 


 

OBSERVATIONS SUR LA PRONONCIATION.


L'apostrophe remplace toujours la lettre e ; elle est destinée à faire sonner la consonne sur laquelle elle s'appuie.

H est toujours aspirée, mais elle procède plutôt du palais que du gosier.

IN est une nasale particulière à la Lorraine ; il est impossible d'en noter la prononciation.

Le son représenté par o est toujours bref, comme dans abricot ; celui qui est représenté par ò se rapproche un peu de l'a.
Le son représenté par è est bref comme dans paquet.
YE (yeu) est une syllabe féminine qui correspond à notre ille ; knòye, quenouille. Nous écrivons y' devant une consonne, quand cette muette ne doit pas compter dans le vers.
Y entre deux voyelles, se prononce toujours séparément comme dans payen ; il fait l'office d'une consonne.
Y nous a servi, dans quelques cas particuliers, pour mouiller la consonne qui le précède. Il n'est alors qu'un signe, à défaut d'autre plus connu, pour indiquer que la consonne qu'il affecte est modifiée dans sa prononciation, comme, par exemple, e dans " il mangea ", et la cédille dans " il lança ". Ainsi le d, le t, etc., suivis d'un y, deviennent en style d'école dieu, tieu, etc. : potyi, partir, ne peut s'écrire intelligiblement dans notre langue sans une convention ou une explication préalable ; y mouille t, d, comme i mouille l ou ll.
Nous écrivons dès, nos, au lieu de dè, no, quand il faut faire sonner s devant une voyelle ; de même , bien, devant une consonne et bé-n devant une voyelle pour faire sonner n sur le mot qui suit.
En général, nous nous sommes attaché à n'introduire dans le texte aucune lettre qui ne se prononce. Nous avons fait exception pour la conjonction et pour un très petit nombre de mots que l'on reconnaîtra facilement.

 

 

1.

 Seigneur, vot' Excellence o bé-n ah' de saoue
Inoq o pròche è Giròmoué.
Et je lo son tan bé de povo dire ènn foue
Que de met' Français è n'i pouè.

Seigneur, votre Excellence est bien aise de savoir
Comme on parle à Gérardmer.
Et nous le sommes autant de pouvoir dire une fois
Que de meilleurs Français il n'est pas.

2.

 Vos ollè cét trovè grôssi not' Girom'heye.
Mâ fau bé possè, monseigneur,
Q'not' sentimo vau mè, qu'el o quéq' peu pi beye,
Et q'not' longue èn' vau mi not' cœur.

Vous allez certes trouver grossier notre langage de Gérardmer,
Mais (il) faut bien penser, Monseigneur,
Que notre sentiment vaut mieux, qu'il est quelque peu plus beau
Et que notre langue ne vaut pas notre cœur
.

  3.

 E n'i po l'empereur ré d'mèt' que neu montaine.
E n'i pohène, ou ç'no ré d'Ii,
Qu'o r'nòtesse jemà quéque peute trouaine.
Oh ! d'hé li q'je n'prého ré d'pi.

Il n'est pour l'empereur rien de mieux que nos montagnes.
II n'est personne, ou ce n'est rien de lui,
Qui en raconte jamais quelque vilaine aventure.
Oh! dites lui que nous n'aimons rien plus.

  4.

 To quan q'fau de soudar, j'n'on mi èvi in r'belle.
En fau pouè d'gendarme toci
Po fàr potyi au jo terti ço qu'o-z épelle :
El o von et n'déserte mi.

Toutes les fois qu'il faut des soldats, nous n'avons pas eu un rebelle.
Il ne faut point de gendarmes ici
Pour faire partir au jour tous ceux qu'on appelle :
Ils s'en vont et ne désertent pas.

  5.

  Je n'son mi bé hostou, vo lo pò bé sooue ;
Je n'on mi dou procès par an.
Neu contribution èss' péyo bé tocoue ;
L'an-ci j'n'on èvi qu'in sorjan.

Nous ne sommes pas bien turbulents, vous le pouvez bien savoir;
Nous n'avons pas deux procès par an.
Nos contributions se paient bien toujours ;
Cette année nous n'avons eu qu'un sergent (huissier).

    6.

  Je fron steu bé d'vo dir', po in peu pi vo piare,
Çou q'ç'o do péï ci, çou q'ç'o
D'not' foçon de viquè qu'o extraordinare.
Je lo diron dò not' prôch'mo.

Nous ferons peut-être bien de vous dire, pour un peu plus vous plaire,
Ce que c'est (de ce pays) que ce pays, ce que c'est
Que notre façon de vivre qui est extraordinaire.
Nous le dirons dans notre langage.

  7.

  Je d'mouro dò lé Vôge et dò in fameu lèye.
Ouss viss qu'èss' seusse, o lo sè bè,
Se ç'n'ir' de Girômouè, steu co quéq' peu Nancéye,
Lè Lorraine èn serò cét' ré.

Nous demeurons dans les Vosges et dans un lieu fameux.
Où que ce soit, on le sait bien,
Si ce n'était de Gérardmer, peut-être encore quelque peu Nancy,
La Lorraine ne serait certes rien.

  8.

S'o voiyin, Monseigneur, tan de pir, tan de reuche,
Qu'èvo do slè je son spandi,
Et s'o no voyin fâre in fremége ou dé peuche,
Oh ! \vo sré cét' bé-n ébaubi.

Si vous voyiez, Monseigneur, tant de pierres, tant de roches,
(que parmi cela) parmi lesquels nous sommes épars,
et si vous nous voyiez laire un fromage ou des poches,
Oh ! vous seriez certes bien étonné.

  9.

  Je féyo not' canton, j'non qu'in quiré, qu'in màre,
Et nos on troze section.
E fau bé pi d'in jo è çôlo q'vouron fàre
Lo tò dè dèrére mòhon,

Nous faisons notre canton, nous n'avons qu'un curé, qu'un maire,
Et nous avons treize sections,
Il faut bien plus d'un jour à ceux-là qui voudront faire
Le tour des dernières maisons.

  10.

  E'ni mohovorou, tot au mon heuy' cent deuze ;
Quéqu'ène è douze oure de lan.
Prèq' to potyo (ç'o cét' ènn' bé mah cheuse),
Lo léye o rèle et bé rnéchan.

Il en est par-ci par là, tout au moins huit cent douze ;
Quelques-unes à deux (heures) lieues de loin.
Presque tout partout (c'est certes une bien mauvaise chose),
Le (lieu) terrain est raide et bien mauvais.

 11.

  O-z o chèp' co bé-n ah', dò qu'o son è l'onaye.
Mâ dò lè nôge è fa mou mà
Rollè, quéq' peu chôgi, po drohò lè montaye.
E fau pourtan, piâ ou non piâ.

On en écbappe encore bien aisément, dès qu'on est en été.
Mais dans la neige il fait bien manvais
Revenir, quelque peu chargé, à travers les montées.
Il faut pourtant, plaise ou non (plaise).

 12.

  O ! cét je son pi d'mille et nonante et cin mâte ;
C'o euyt' cen septante et dou tô.
Po lo villége è n'i trô cen quarant'quouéte âte ;
Ç'o dou cen cinquante heuy' chesô.

Oh ! certes, nous sommes plus de mille et nonante cinq maîtres ;
C'est huit cent septante deux toits.
Pour le village il y a trois cent quarante-quatre (âtres) feux ;
C'est deux cent cinquante-huit (chéseaux) maisons.

13.

  Nos on trô bôle mô et co trobé dè chaume
Qu'ètiro trobé dè quiriou.
El y v'no po couéri dès erbe q'son dè baume,
Et dè qu'è 'n on, è son èvrou.

Nous avons trois belles mers et encore beaucoup de chaumes
Qui attirent beaucoup de curieux.
Ils y viennent pour chercher des herbes qui sont des baumes,
Et dès qu'ils en ont, ils sont heureux.

14.

  Lé gran, dò qu'è fâ chau, aimo d'boure è lè guiesse ;
Elon do mau po lè vodiè.
Et no, évô pohi, do li pi gran soh'resse,
I' 'n on in grô n'vô do in potyè.

Les grands, dès qu'il fait chaud, aiment de boire à la glace ;
Ils ont du mal pour la garder.
Et nous, par ici, dans les plus grandes sécheresses,
Nous en avons un gros tas dans un trou.

 15.

  Je n'son cet' mi bé lan de quoét' mil sè cen tête ;
Et nos on, po viquè terti,
Lè vèhelle, lè pouhe et lè tôle et neu bête :
Lè terre o bé lan d'no néri.

Nous ne sommes certes pas bien loin de quatre mille sept cents têtes ;
Et nous avons, pour vivre tous,
La vaisselle (de bois), la poix et la toile et nos bêtes :
La terre est bien loin de nous nourrir.

  16.

  Et dò qu'è n'i pi d'noye, o sohelle, o brossie ;
ç'o èdon q'lo mou d'mâ ervé.
Je son trobé quoy'tou po lo prè, lè fouyie,
Et po euvrè lo beu d'èoué.

Et dès qu'il n'est plus de neige, on nettoye les prés, on fume ;
C'est lorsque le mois de mai revient.
Nous sommes fort pressés pour le pré, les essarts,
Et pour (ouvrer) préparer le bois de l'hiver.

  17.

  Lè fôme è soin dè birr', do stôye et do lacéye,
El neu éfan dev'no pouhar.
Eprè q'lè b'sogne è fâte et qu'o chauff lo fonèye,
E'n i trobé qué son tounar.

La femme a soin du beurre, de l'étable et du lait,
Et nos enIants deviennent extracteurs de poix.
Après que la besogne est faite et qu'on chauffe le fourneau,
Il en est beaucoup qui sont tourneurs.

  18.

  E'n i trobé-n aussi qué n'pen q'filè lou knoye ;
Et dè-z aute euvro lo bohon
Po dè solè, dè boéte ou quéque aute erqueboye.
E féyo terti ce qu'è pon.

Il en est beaucoup aussi qui ne peuvent que filer leur quenouille ;
Et d'autres travaillent le hêtre
Pour des (souliers) sabots, des boîtes ou quelques autres menus objets,
Ils font tous ce qu'ils peuvent.

  19.

  El i co enne aut' cheuse èto d'què o s'ertône :
Neu fôme féyo do solin.
Ç'o po lo péï ci èn' cheuse qu'o bé bône.
Lé fôme è slè po so tréyin.

Il est encore une autre chose de laquelle on s'étonne :
Nos femmes font du salin.
C'est pour ce pays-ci une chose qui est bien bonne.
La femme a cela pour son ménage.

20.

  El i dè peure gen que tote lé jonâye
En' féyo ré que do cherpi.
C'o in mouyè d'viquè que n'èrè qu'èn binâye ;
Eprè lè guerre o n'o fron pi. ,

Il est de pauvres gens qui toute la journée
Ne font rien que de la charpie.
C'est un moyen de vivre qui n'aura qu'un moment :
Après la guerre on n'en fera plus.

    21.

  Not' andro o bé kni, surtou po lo fremège.
Je vourô mou v's o perzotè,
Inoq dô lo vi to neu pere, è lou longuége,
D'non è lou prince dé solè.

Notre endroit est hien connu, surtout pour le fromage,
Nous voudrions bien vous en présenter,
Comme, dans le vieux temps, nos pères, en leur langage,
Donnaient à leurs princes des sabots.

  22.

  V'Iè-vo q'no vo la d'hè ? Lé keblar, lé moutréye,
Qu'è 'n i don tan évô pohi,
On terti b'so do beu pou lou vèche, lou m'tèye ;
Et ç'o tolo qu'è son spéni.

Voulez-vous que nous vous le disions, Les cuveliers, les fermiers,
Qui sont si nombreux (qu'il en est donc tant) parmi nous,
Ont tous besoin de bois pour leurs vaches, leurs métiers ;
Et c'est de cela qu'ils sont privés.

  23. 

O vo dè beu an grò, po z-o fare dé piainche ;
Et volo d'ouss que lo mau vé.
O n'o pi obteni ne po cô, ne po mainche.
E n'i qu'è rèh' q'cè fâ do bé.

On vend des bois en gros pour en faire des planches ;
Et voilà d'où vient le mal.
On n'en peut obtenir ni pour corps (de fontaines) ni pour ustensiles.
Il n'est qu'aux riches que cela fait du bien,

24.

  E v'lo fourni lou seg, et no, peures euvréye,
Je n'on ré po guégni do pain.
Oh! créyi, Monseigneur, q'no ravo bé dè néye
E mouyé d'èn'mi moéri d'faim.

Ils veulent fournir leurs scieries, et nous, pauvres ouvriers,
Nous n'avons rien pour gagner du pain.
Oh ! croyez, Monseigneur, que nous rêvons bien des nuits
Aux moyens de ne pas mourir de faim.

  25.

  Oh! s'o v'lè détéyi è chèquin des euvréye
Dès abe ossè po so défri,
Piteu que d'lè lèhi è strainge mochoquéye,
o vigrò bé, o n'piandrò pi.

Oh ! si vous vouliez détailler à chacun des ouvriers
Des arbres assez pour sa consommation,
Plutôt que de les laisser à des n'importe-qui étrangers.
 
On vivrait bien, on ne (se) plaindrait plus
 




NOTES SUR L'EPÎTRE.

(Les chiffres romains se rapportent aux n° des stances).

 

 

I. E n' i pouè. Cette troisième personne i du présent de l'indicatif du verbe être nous donne lieu à une observation grammaticale très curieuse. La forme ordinaire, quand le sujet est déterminé est o, comme dans la plus grande partie des Vosges : lo léye o réle, le lieu est rapide ; el o méchan, il est mauvais. Mais quand le sujet est indéterminé ou neutre, comme dans le français IL est des gens, IL n'est pas vrai, cette impersonnalité ne tombe pas sur le pronom comme dans notre langue, en allemand et en anglais, mais sur le verbe qui se transforme ; on dit alors î au lieu de o. Nous pouvons rapprocher ici cette autre singularité du changement de terminaison d'un verbe: on dit v'ni, venez, quand on s'adresse aux personnes et v'na quand on parle aux bêtes.

On trouvera trois manières d'écrire cette expression impersonnelle, mais avec trois sens différents: è n' i, il n'est; è 'n i, il en est j et è-n i, il est, pour el i qui se dit également.

 

II. Girômouè est le nom du village, giromhéye, l'adjectif qui en est formé, comme un habitant de Counimont (Cornimont) s'appelle un Coun'héye. Au 4e vers, èn' est une interversion pour ne, comme on verra plus loin èss' pour se.

 

IV. Le département des Vosges s'est particulièrement distingué dans la révolution par son dévouement à la patrie. Loin d'avoir eu des déserteurs, Gérardmer a fourni pour le premier départ de volontaires, 104 hommes dont les trois quarts au moins ne sont jamais rentrés. 3e vers : o pour on ; le z n'est ici qu'une lettre euphonique ; au 4e , o est pour en.

 

VII. Ire, ancienne forme française de était, originaire du latin. La pensée exprimée dans ce passage est devenue proverbiale. Nous ne savons de quelle époque elle date.

 

VIII. S'o pour si vous, ellipse très forte qui donne bien l'idée de la rapidité de ce langage.

 

IX. Le canton de Gérardmer, malgré son étendue, n'était composé que de la seule commune de ce nom. On a détaché depuis une des treize sections pour en faire la commune de Liezey. 3e vers, vouron, voudront. Touz ceulx qui vourront riens demander (Joinville). Jà quant il se vaura mouvoir. (Roman de Amadas et Idoine, 15e s.)

 

X. Tout-partout, locution populaire en Lorraine. Irai-je tout partout sans ma foy parjurer. (Chronique de Bertrand Duguesclin, 14e s.)

 

XI. Piâ ou non piâ, vieille expression. Et je sais bien, plaise ou non plaise, Qu'entre tous honsseurs je suis homme. (Farce d'un ramoneur). On disait de même; Veuille ou ne veuille. (GuiIl. de Machaut, 14e s.)

 

XII. Il y a dans ce passage et dans les vers qui suivent une statistique intéressante, où toutefois l'arithmétique, à cause de la rime ou de la mesure, sans doute, a reçu une légère entorse. Gérardmer contenait en tout 872 maisons, dont 612 étaient dispersées sur le flanc des collines ou dans la vallée et 258 se groupaient près du lac autour de l'église. Ces deux derniers nombres ne donnent, il est vrai, que 870 ; mais nous ne sommes pas loin de compte, on le voit ; la poésie n'est pas une statistique. On appelle chéseau (vieux mot français), l'emplacement même où est bâtie une habitation ; mais deux habitations peuvent ne former qu'un chéseau. M. Pottier, en effet, compte 544 âtres ou feux pour les 258 chéseaux du village, dont alors 86 au plus possèdent deux feux. Or, comme d'après lui il y a environ 1100 chefs de famille, il faut que dans les 612 maisons isolées, il y en ait 157 au plus qui aient deux feux.

On remarquera en outre le chiffre de la population : 1095 chefs de famille pour 4700 têtes. D'après de vieux titres, la population de Gérardmer n'était en 1687 que de 22 pères de famille, soit au plus 150 personnes ; en 1755, elle était montée à environ 2550 ; en 1809 elle est presque doublée, et enfin aujourd'hui elle s'élève à 5921 habitants.

 

XII. Les trois belles mers sont Gérardmer, Longemer et Retournemer, que tous les touristes connaissent aujourd'hui. Le nom de mer est bien prétentieux pour des lacs dont le plus grand n'a que 116 hectares de superficie sur une profondeur de 55 mètres ; mais ce n'est pas la faute des habitants si l'écriture les accuse d'orgueil ; ils s'obstinent à prononcer Gérômé et Géromouè, dès les temps les plus anciens, malgré les statistiques officielles dont l'orthographe déroute souvent les étymologistes. Gèrômé est la de Géraud, ou Girard, premier duc d'Alsace. Géraud, Giraud est encore dans toute la montagne la traduction de Girard. Qu'est-ce qu'la ? , mey, maix et souvent en patois, désigne une terre, une métairie et n'a aucun rapport avec l'idée de mer. C'est un mot qui appartient à la langue celtique. Longemer et Retournemer sont des désignations plus modernes calquées sur une orthographe vicieuse.

On appelle chaumes les vastes pâturages et prairies au gazon épais qui couvrent les hautes montagnes des Vosges. La végétation rabougrie de petits hêtres tordus s'arrête sur leurs pentes et forme au front chauve des monts comme une couronne de sombre verdure au-dessus de laquelle s'arrondit leur tête. C'est là que les botanistes et les chercheurs de simples sont heureux, comme dit M. Pottier. Parmi les plantes utiles qu'on recueille sur ces hauteurs, il faut surtout citer la gentiane qui ne sert pas seulement dans les officines médicinales, mais l'habitant du pays en fait aussi une eau-de-vie délicieuse et stomachique.

 

XIII. El Y v'no, ils y viennent. Pas plus que nos aïeux lettrés, nos paysans Vosgiens ne font sonner s à la fin du pronom ils sur la voyelle qui suit. On trouve presque partout dans Joinville il avoient, il alèrent, il estaient, il attendoient, etc.

 

XIV. Il n'y a pas de glaciers dans les Vosges. Ce sont quelques circonstances naturelles qui font que la glace se conserve sous des roches à l'abri du soleil. Telle est la glacière de la vallée de Granges, près de Gérardmer ; elle est la seule qui conserve de la glace en tout temps ou à peu près.

Le curé Pottier emploie quelquefois nous pour je à la 1re personne du pluriel. C'est tout à fait contre la grammaire du patois de Gérardmer ; soit besoin de la mesure, soit parce qu'il n'était pas originaire de ce pays, c'est à tort qu'il a contrevenu à la règle.

 

XV. Parmi les diverses induslries de Gérardmer, il y en a trois qui ont fait et qui font encore la fortune du pays, la fabrication de la toile, celle du fromage et la boissellerie. La première est la plus importante de toutes et produit pour le pays des sommes incroyables. Quant aux fromages dits Gérômé, ce n'est pas Gérardmer seul qui les fabrique. M. Vacca en évalue à 40 000 000 de kilogr. pour le seul arrondissement de Remiremont la production annuelle .

"Il existe à Gérardmer une branche d'industrie d'autant plus précieuse pour cette commune que tout est bénéfice de la main d'œuvre ; c'est la fabrication des cuveaux, de la vaisselle de bois et des boites de sapin. Les habitants se livrent pendant l'hiver à ce travail. Ils vendent leurs ouvrages à des négociants du pays qui les répandent dans toute la république. On évalue le produit de ce commerce à 150 000 fr. (Statistique de l'an X.)"

 

XVlI. Après que la besogne d'été est faite et qu'on chauffe le fourneau en hiver. L'extraction de la poix est ancienne dans les Vosges. Flodoard, au 10e s., dit que les Vosgiens étaient tenus de fournir à l'église de Reims toute la poix nécessaire à l'entretien des vaisseaux où elle gardait ses vins.

 

XVIIl. Les montagnards qui n'ont pas d'industrie ou qui manquent d'ouvrage filent la quenouille comme les femmes. Nous avons vu deux vieillards qui n'avaient pas d'autre moyen de gagner leur vie ; ils filaient a eux deux pour huit sous par jour.

Le mot bohon, hêtre, vient de l'allemand buche. Il n'y aurait à relever dans cette Epître qu'un petit nombre de mots d'origine allemande. Nous citerons PROCHÉ, parIer, sprechen ; VODIÉ, garder, warten ; SPÉNI, privé, spanen, (sevrer) ; SEG, scie, scierie, säge ; HOSTOU, vif, turbulent, hastig, DROHò, à travers, durch ; ce dernier terme s'étend jusqu'à Lunéville.

 

XIX. Le salin est le produit brut des cendres de la bruyère, de la fougère, etc., desséchées jusqu'à siccité ; elles sont employées pour faire la soude nécessaire aux verriers. Dans un pays pauvre alors, où la matière première est si abondante, le rapport de cette fabrication était assez considérable. La Statistique de l'an X l'évalue à 100 000 fr. Ce salin, vendu à des négociants de Saint-Dié et de Raon-l'Etape, qui le convertissaient en potasse pour les verriers, était d'autant plus recherché que les femmes avaient soin d'en augmenter la force, en arrosant de leurs urines les tas de fougères et de bruyères qu'elles faisaient près de la maison.

 

XXllI. Les plaintes qu'on trouve à la fin de cette Epitre sur la difficulté des habitants d'avoir à leur disposition le bois de leurs forêts sont assez naïves. Elles témoignent à la fois de l'ancien régime qui précipitait les forêts à leur ruine, et du nouveau qui, par de bonnes mesures d'ordre, voulait en arrêter la destruction et les régénérer.

Les habitants des Vosges jouissaient du droit illimité d'envoyer leur bétail vain pâturer en tout temps et dans toute l'étendue des forêts, et, d'un autre côté, les droits d'usage qui leur étaient immodérément accordés pour les bois de chauffage et de construction nécessaires à l'entretien et aux réparations de leurs habitations étaient beaucoup trop multipliés et excédaient la possibilité des forêts (Statistique de l'an X). Aussi les usagers avaient-ils vu réduire leurs droits, et, comme dit l'Epître, le pauvre ne pouvant acheter du bois, se trouvait dans la misère ; les étrangers avec leurs scieries enlevaient presque tout, et il ne pouvait en avoir assez pour son défruit, sa jouissance personnelle.



 

 

VARIANTES ET ADDITIONS DANS L'ÉPITRE ADRESSÉE A L'IMPERATRICE JOSEPHINE.

 

Madame Joséphin', not impératrice,

Que la France préhe1 don tan,

Qu'o vo di2 bé-n aimée et bône protectrice,

J'vos aimo inoq les aut gens.

 

Po l'empereur, po vo, ré n'o mè q'neu montaine.

(Le reste de la stance comme la 5e de l'Epître).

 

Vos ollè cét' trovè grossi not girom'héye ;

Mâ vot Majesté pos're bé3 

Q'not sentimo vau mè, qu'el o quéq'peu pi béye4 ,

Que not' longue èn' vau mi l'idé.

 

Vos o dné in chèplo5 è en' de neu béyesse.

Nos o-n on bé préhi l'honneur,

Et ço qu'el vos è di, tertote lè poroisse

Lo posse6 et l'è pri dò not cœur.

 

Après ces quatre premières stances vient le reste de l'Epître que nous avons donnée plus haut avec quelques transpositions, puis l'auteur ajoute ce compliment qui fait que la pièce se termine comme la femme d'Horace, turpiter atrum desinit in piscem, sans rime, ni mesure, ni raison, correspondant au morceau si complet par lui-même :

 

Vot' Majesté è vi q'not longue o bé grossire ;

Mâ s'el voiyo not' sentirno,

El voro que j'son fran, que j'èn' féyo poué d'chirer 7,

Que son amour o dò not' cœur

Inoq el o dò not' proch'mo ;

Que j'sévo séti lo bonheur

Q'lè France è d'oou8 po mâtrosse

En' gen si dign' de l'empereur.

O nou préyo bé Déy qu'è lo dnesse èn' gran vie,

Po to net' échirie9

Lo bé qu'èl on jo fâ, qu'èl è-z tan coté.

J'èré pichi moèri10

Po lêchie è-z effan lè gran félicité

Qu'è vlo lo-z y fâre veni.

Nou préyo déy' que lè santé

De tertote èn' si bôn' famille

Diress' bôn pèç' po lé prospérité

Dè nation qu'o r'civo lou bonheur,

Et qu'è s'ess' dò lo cil inoque dò neu cœur .

 

1-Aime.
2-Qu'on vous dit.
3-Pensera bien.
4-Que notre sentiment vaut mieux, qu'il est quelque peu plus beau, que notre langue ne vaut pas l'idée.
5-Chapelet
6-Le pense
7-Point de cérémonie.
8-D'avoir pour maîtresse.
9-Pour assurer tout net le bien qu'ils ont déjà fait, qui leur en a tant coûté
10-J'aurais préféré mourir pour laisser aux enfants.

Publié dans Révolution et empires

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Annak 10/01/2009 08:46

Bonjour :) désolée pour l'absence, des problèmes de connexion m'ont empêché de passer plus tôt.
Je te souhaite ainsi qu'à toute ta famille une année 2009 heureuse et sereine.

LeLorrain 03/01/2009 00:15

Merci, très intéressant!